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Publié le 14 avril 2018

Guerre en Syrie : Analyse de Nicolas Gachon, spécialiste des questions politiques…

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Les premiers bombardements décidés par les Etats-Unis, La Grande-Bretagne et la France contre l’aval des Nations unies sont jugés par la Russie comme une violation du droit international contre un Etat souverain. Les bombardements qui ont fait suite à une attaque chimique que ces trois pays accusent Bachar el-Assad d’utiliser.

La tension est toujours vive depuis les derniers avertissements de Donald Trump et Emmanuel Macron, et cette tension a été suivie aussitôt des « menaces », d’abord russes qui disaient se réserver le droit d’abattre toute agresseur contre ses soldats sur le terrain, ensuite syriennes quand Bachar El-Assad dit avoir la volonté et l'intention de répondre à toute attaque.

Fort de tout ce désordre militaro-diplomatique, Nicolas Gachon, maître de conférences en civilisation américaine contemporaine à l’Université Paul Valéry Montpellier 3, spécialiste des questions politiques, fait une analyse panoramique des enjeux de tous les segments de ce conflit.                                                     

Nicolas Gachon est aussi consultant pour plusieurs médias (télévision, radio et presse écrite), il a été en poste auprès de l'ambassade de France aux Etats-Unis, puis au Canada, ainsi qu'à Rutgers University et à University of Wisconsin-Madison. Eclairage.

Comment appréhendez-vous les frappes sur la Syrie engagées par les Etats-Unis, La Grande-Bretagne et la France et qui sont consécutives à l’attaque chimique que certains pays occidentaux attribuent au régime de Bachar El Assad ?

Naturellement, les images d’enfants suffocant sous l’effet de substances chimiques heurtent profondément l’humanité et conduisent presque nécessairement les puissances de ce monde à vouloir intervenir. Au-delà, les frappes en Syrie sont extrêmement politiques et sont adossées à une sorte de syndrome de la ligne rouge. Du côté français, une ligne rouge a déjà été franchie en Lybie, contre le régime de M. Khaddafi, avec des dommages collatéraux importants et des conséquences délicates en termes de déstabilisation de la région.

Du côté américain la ligne rouge avait déjà été tracée par Barack Obama, au sujet des armes chimiques, mais sans jamais être franchie. Il y a donc, dans les deux cas, une toile de fond très politique qui a occupé probablement et considérablement (et occupe sans doute toujours) les états-majors politiques. Ainsi, en 2013, Donald Trump reprochait à Barack Obama d’envisager de frapper la Syrie sans avoir préalablement consulté le Congrès, au risque de déclencher un conflit prolongé et de creuser encore  plus la dette américaine.

La même question se pose aujourd’hui mais la communauté internationale pouvait difficilement rester inactive face aux manquements du régime syrien à sa promesse de démanteler son arsenal chimique, puis à cette attaque présumée contre son propre peuple.

Les frappes conduites par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni sont extrêmement symboliques, a fortiori dans la mesure où il a d’ores et déjà été annoncé qu’il n’y en aurait pas d’autres sauf nouvelle attaque chimique. La destruction des quelques sites visés par les frappes d’hier est un geste fort, une punition ciblée mais symbolique mais elle ne changera probablement pas la donne sur le fond. C’est en cela que le geste est très politique, il permet à Donald Trump, Emmanuel Macron, et Theresa May de montrer, même si cela reste assez symbolique, que quelque chose a finalement été fait.

De manière plus profonde, il s’agit d’un échec de la diplomatie onusienne liée à une série de douze vetos de la Russie au Conseil de sécurité. On en parle peu, mais une autre question se pose, celle de la composition permanente du Conseil de sécurité. A l’exception de la Chine, les membres permanents pourvus du droit de veto (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) sont issus des effets de la Seconde Guerre mondiale. Un membre permanent, on le voit ici, peut opposer un veto permanent, au point d’affaiblir les Nations Unies et de voir le Secrétaire général approuver.

Pourquoi la France et la Grande-Bretagne se sont-elles engagées ? Quid de l'Union Européenne ?

Il n’existe pas à proprement parler de défense européenne. C’est assez déplorable et cela éclate au grand jour dans ce type de circonstances. Mme Merkel, notamment, a refusé d’engager l’Allemagne mais se trouve critiquée dans son pays, y compris au sein de son parti, la CDU.

Des interventions militaires de cette urgence sont prises par les exécutifs avant même de pouvoir réellement consulter les parlements et nécessiteraient en amont un degré de coopération militaire que l’Union Européenne ne peut encore mettre en œuvre. Les grandes puissances européennes qui, historiquement, ont joué ou cherchent à jouer un rôle majeur sur le plan géopolitique ont souhaité prendre leurs responsabilités.

Certes l’Allemagne et l’Union Européenne soutiennent, mais c’est politiquement très insuffisant. La diplomatie onusienne est peut-être à reconstruire, la diplomatie et la défense européennes, elles, sont à construire.

Que pensez-vous de l'attitude de Moscou ? et à quoi faut-il s'attendre de la part de la Russie et des Etats-Unis ?

C’est a priori un très mauvais coup pour Moscou, et pour Vladimir Poutine lui-même, au regard de l’implication de la Russie dans la région et du rôle qu’elle entend y jouer. Cela étant, on voit bien que la Russie n’a pas abattu les missiles, contrairement à ce qu’elle avait indiqué, que les troupes russes n’ont pas été touchées, et qu’il n’y a, pour l’heure en tout cas, pas de signe d’escalade, même si Moscou gronde.

La Russie a une carte à jouer, elle va chercher à mettre les États-Unis, la France et le Royaume-Uni face à ce qu’elle considère être leurs contradictions au regard d’un droit international qu’elle va, paradoxalement, chercher à endosser. On l’a vu dès aujourd’hui avec cette demande faite au Conseil de sécurité de voter sur son projet de résolution condamnant les frappes occidentales en Syrie. La Russie va chercher à punir en retour, symboliquement aussi, au sein de l’enceinte onusienne.

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

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