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Publié le 11 avril 2018

Entretien : Dr Moussayer Khadija, Spécialiste en Médecine interne et en gériatrie

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Le vieillissement de l'organisme qui est une étape très importante de la vie, il s’accompagne souvent de la perte de certaines aptitudes intellectuelles et/ou physiques.

Si Charles De Gaulles qualifie de « naufrage » la vieillesse, c’est parce qu’elle constitue une étape très délicate de la vie et celle-ci doit conduire à une vigilance qui mérite bien des égards surtout du côté médical.

Pourtant, ce volet médical n’est pas toujours bien pris en compte, peut-être par ignorance de la discipline ou par manque de moyens pour faire face à une prise en charge spécifique.

Au Maroc, la gériatrie est presque méconnue du grand public malgré les efforts faits par les spécialistes pour une prise de conscience des populations sur ce sujet.

Parmi les spécialistes qui a droit au chapitre et très reconnu dans le royaume, il y a Dr Moussayer Khadija, Spécialiste en Médecine interne et en gériatrie, présidente de l’alliance des maladies rares au Maroc et par ailleurs, Présidente de l'association marocaine des maladies auto-immunes et systémiques (AMMAIS). PanoraPost est revenu avec Dr Moussayer sur des sujets concernant la discipline et a abordé avec madame Moussayer sur les remédiations à apporter pour le bien-être des personnes âgées ? Entretien.

PanoraPost : Comment définissez-vous la gériatrie ?  Et qu’en est-il au Maroc ?

Dr Moussayer : La gériatrie désigne la médecine de la personne âgée (PA) et de ses maladies dues au vieillissement : il s’agit d’une prise en charge globale pour maintenir ou, au besoin, restaurer l’autonomie fonctionnelle du patient.  L’intervention d’une personne spécialisée en ce domaine est utile en ce sens que la personne âgée (PA) présente des spécificités dues à son vieillissement : elle présente des maladies plus fréquentes et souvent multiples dont l’impact est plus intense sur l’ensemble de l’organisme. D’où l’intérêt de consulter ce spécialiste en gériatrie qui va mieux pouvoir faire la synthèse de tous ses problèmes de santé.

Le vieillissement de l’organisme a en effet des conséquences trop souvent méconnues sur la prise en charge du patient âgé, surtout aux environ de 70 ans. Ainsi il détecte moins bien les 4 saveurs de base : le seuil de détection est ainsi en moyenne multiplié par 11,6 pour le salé, 7 pour l’amer, 4,3 pour l’acide et 2,7 pour le sucré ! Près de 400 médicaments perturbent par ailleurs le goût. Ces facteurs et bien d’autres sont alors souvent cause de malnutrition. De même, les médicaments restent en plus grande quantité et plus longtemps dans l’organisme : le paracétamol s’élimine deux fois plus lentement, le diazepam (valium), quatre fois plus lentement. D’où des risques d’’intoxications médicamenteuses dues à une automédication (trop fréquente) ou des prescriptions inappropriées qui sont ainsi responsables d’une hospitalisation sur cinq chez les PA dans les pays développés ! La situation ne peut être qu’au moins identique au Maroc !

Que pensez-vous de la loi qui encadre la discipline ? et quels sont ces manquements ?

La gériatrie n’est devenue une spécialité à part entière que très récemment dans le monde, en 2005 en France par exemple ! Elle n’est donc encore qu’à ses débuts au Maroc, avec la décision du ministère de la Santé, dans les années 2000, d’envoyer en France une quinzaine de spécialistes en médecine interne pour acquérir une seconde sous-spécialité en gériatrie. Ces internistes/gériatres (avec une formation de 5 ans en médecine interne et d’un an en gériatrie), sont les mieux à même de gérer les cas les plus graves. Plusieurs dizaines de médecins généralistes ont aussi une orientation « gériatrie », grâce à des formations complémentaires. Au-delà de ces quelques dizaines de médecins dédiés aux PA, les spécialistes en médecine interne sont aussi par nature compétents sur l’ensemble des problèmes de santé des PA, de par leur approche globale de la prise en charge des malades.

Quelle est la tranche d’âge concernée par la gériatrie ?

La gériatrie ne se définit pas directement par l’âge de ses patients. On peut aller le consulter dès cinquante ans pour mieux préparer son vieillissement.  Elle concerne le plus souvent les plus de 60 ans et les principaux défis de cette spécialité visent les plus de 75 ans :  si on peut estimer  que l’entrée dans la vieillesse se fait réellement vers 67/68 ans au Maroc, c’est en effet seulement à partir de 75 ans, le quatrième âge, qu’on observe une montée des incapacités dans les six principales activités de la vie quotidienne : se laver entièrement, s’habiller, aller aux toilettes et les utiliser, se déplacer à l’intérieur du domicile, contrôler ses sphincters et se nourrir. D’où la nécessité d’une intervention de médecins formés spécifiquement à ce moment-là de la vie.

Quelles sont les maladies qui touchent le plus ces personnes ?

Les problèmes les plus fréquents rencontrés chez la personne âgée sont : les déficits sensoriels (surdité, malvoyance…) les pathologies neuro-dégénératives (maladie d'Alzheimer, Parkinson, démence… sans oublier les difficultés à mémoriser), les pathologies cardio-vasculaires et respiratoires, la déminéralisation osseuse (ostéoporose) et les pathologies articulaires (rhumatismes), les troubles nutritionnels et ceux du sommeil et enfin les chutes et les traumatismes. Ces dernières ont des répercussions plus importantes qu’à un âge moins avancé, en particulier la fracture du col du fémur, fréquente, qui entraîne la perte d'autonomie et même la mort (en France, entre 15 et 20 personnes sur 100 décèdent dans l'année qui suit cet accident).

Est-ce que les personnes concernées tapent à la porte ? quel est le taux de consultations mensuel ?

Sachant que seulement 20 % des PA (personnes âgées) disposent d'une couverture sociale et médicale, il est évident que beaucoup encore ne viennent qu’en dernière extrémité. Les familles continuent heureusement de jouer un rôle essentiel pour aider ces personnes âgées à se soigner.

Quels sont les manquements de la gériatrie ? et qu’est-ce qu’elle a besoin pour se développer ?

Avec l’augmentation de la proportion des PA au Maroc - 10 % de plus de 60 ans en 2015, 14 % en 2025 et 25 % en 2050 – il paraît plus que nécessaire d’augmenter rapidement les effectifs de tous les professionnels de santé formés à la prise en charge des PA, y compris des infirmiers qui ont un rôle précieux à jouer en ce domaine.  On ne peut qu’être inquiet à cet égard si on considère la situation actuelle : quelques dizaines de médecins dédiés aux PA et près de 250 internistes, chiffres dérisoires rapportés à la population marocaine !

Même si le maintien des PA au sein de la famille doit être privilégié, il paraît urgent aussi de développer des maisons de retraites médicalisées et des services hospitaliers spécialisés.  En effet, selon des estimations, quelque 188 000 personnes vivront avec une incapacité lourde à l'horizon 2030, ce qui exercera une pression accrue sur les services de santé. Pour le moment ces structures sont pratiquement inexistantes.

Propos recueillis par Mouhamet Ndiongue

 

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